« Ferme des Bouillons : après l’expulsion des militants écologistes, un nouveau propriétaire » (Le Monde, 31 août 2015)

Le quotidien Le Monde a consacré un reportage très fouillé, dans son édition du 31 août, au traitement inéquitable réservé par la Safer au projet porté par le collectif des Bouillons.Dans cet article, la journaliste rappelle très justement que sans le combat de l’Association de Protection de la Ferme des Bouillons, la ferme ne serait aujourd’hui plus qu’un souvenir, disparu sous le bitume. Soucieuse de nuances, elle évite l’utilisation du terme, trop connoté, de « zadistes » mécaniquement employé par les rédactions nationales à la suite de l’AFP.

Preuves à l’appui, elle révèle que le scénario de l’expulsion était déjà écrit par les pouvoirs publics et la Safer, « éléments de langage » compris, alors que celle-ci feignait d’instruire notre dossier de demande de préemption.

Les propos d’Emmanuel Hyest, président de la Safer, en fin d’article constituent peut-être la partie la plus intéressante de cet article. L’amalgame qu’il y fait entre l’activité agricole bénévole des occupants et le projet agricole professionnel porté par l’APFB, Terre de Liens et Romain Pavot, est extrêmement significatif. Si cet amalgame est volontaire, il prouve son absence totale d’objectivité dans ce dossier qu’il a pourtant géré seul, sans en référer à son Conseil d’Administration. S’il s’agit d’une confusion involontaire, c’est une nouvelle fois la preuve que le président de la Safer n’a pas ouvert notre dossier.

Il est vrai qu’il n’a jamais pu nous entendre présenter notre projet dans toutes ses articulations, ayant refusé de nous recevoir malgré deux courriers, et une occupation d’une nuit et une journée devant les locaux de la Safer.

Ferme des Bouillons : après l’expulsion des militants écologistes, un nouveau propriétaire

LE MONDE | 30.08.2015 à 18h04 • Mis à jour le 30.08.2015 à 18h12 |Par Martine Valo (Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime) – envoyée spéciale)

Ferme des bouillons illustration le monde. Souce : Le Monde.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

Sûr de lui, souriant, le col de chemise dépassant d’une combinaison d’agriculteur immaculée, Baptiste Mégard, 25 ans, fait le tour du propriétaire de la ferme des Bouillons. Les tas de chaussures et de vêtements abandonnés sous le crachin normand, les piles de livres sorties à la va-vite, les tables renversées, aucune des traces laissées par les occupants qui l’ont précédé en ces lieux ne semble le troubler. Ces derniers, trente militants alternatifs, ont été expulsés vingt-quatre heures plus tôt par les forces de l’ordre.

Il est arrivé le 19 août, à l’aube, pour prendre possession de l’exploitation de 4,11 hectares, située en lisière de Mont-Saint-Aignan, à un jet de balle du Golf club de Rouen, encadré par plus d’une douzaine de fourgons de police. Une drôle d’escorte pour démarrer une activité de producteur bio. Il laisse seulement échapper que les institutions agricoles et la préfecture l’avaient prévenu de « se tenir prêt ». Tout indique que de bonnes fées se sont employées à faciliter son arrivée.

Titulaire d’un diplôme d’ingénieur en agriculture, soutenu par ses frères qui ont créé une société civile immobilière pour lui permettre d’investir dans cette propriété, le jeune homme présente le profil idéal pour se débarrasser de ceux qui occupaient la ferme depuis trente-deux mois et priver leurs sympathisants d’arguments pour les défendre. Ils avaient l’intention d’installer à la ferme des Bouillons un jeune maraîcher bientôt privé de terres ? En voilà un, bien d’ici, d’une famille connue depuis des générations à Mont-Saint-Aignan. Ils voulaient aussi y organiser des débats citoyens, dispenser une éducation à l’environnement, produire des concerts. Cela commençait à ressembler à une zone à défendre (ZAD) par ici, avec graffs sur les murs et autocollants antinucléaires.

« Y’a du potentiel », commente Baptiste Mégard d’un air satisfait, en parcourant cette terre achetée sans même l’avoir visitée. Frères et amis s’empressent déjà d’installer un haut grillage autour de la propriété, tandis que des vigiles vêtus de noir, recrutés par les Mégard, sont prêts à chasser le moindre importun. Le nouveau maître des lieux découvre la maison d’habitation – une belle demeure normande à pans de bois d’une dizaine de pièces – dont la porte d’entrée a été entamée à coup de hache par les policiers lors de l’expulsion. Il s’arrête net devant une série de poubelles destinées au tri sélectif dans lesquelles il voit le signe indiscutable que lui et ses prédécesseurs – « qui mènent un combat jusqu’au-boutiste contre le capitalisme et la société de consommation » – ne vivent pas dans le même univers.

Une irréductible poche de résistance

Pourtant, sans la mobilisation des militants, ce terrain accueillerait probablement aujourd’hui quelque grande surface commerciale. Immochan, la filiale immobilière d’Auchan en avait fait l’acquisition en janvier 2012. Mais le groupe, qui compte plusieurs dizaines d’enseignes, telles Decathlon, Leroy-Merlin, Kiabi, n’a pu y mener à bien aucun projet. Car, depuis le mois de décembre de cette année-là, l’Association de protection de la ferme des Bouillons (APFB) s’est obstinée à défendre cette modeste mais irréductible poche de résistance contre l’avancée des zones commerciales, des fast-foods, des hôtels de bord de rocade et des parcs d’entreprises de Mont-Saint-Aignan, sur les hauteurs de Rouen. Plusieurs centaines de personnes y ont séjourné, quelques semaines ou plusieurs mois. Elles ont installé une serre, planté des légumes et élevé quelques animaux. Les Bouillons ont aussi organisé des concerts et des festivals revendicatifs, comme celui de septembre 2014 qui a accueilli 3 000 visiteurs.

« Je comprends leur amertume, concède Baptiste Mégard. Mais moi, je défends un projet économiquement cohérent, pas une utopie. » Et de remercier Auchan qui, en signant un compromis de vente, a montré sa « confiance envers un jeune entrepreneur audacieux ». Immochan – qui gère un immense patrimoine immobilier de 2,2 millions de mètres carrés de galeries marchandes rien qu’en France – avait payé les anciennes terres agricoles des Bouillons plus de 700 000 euros. Trois ans plus tard, elle les revend 150 000 euros.

Entre-temps ces quatre hectares sont devenus inconstructibles. Une décision obtenue en 2014 par les militants des Bouillons qui avaient convaincu la municipalité socialiste de Mont-Saint-Aignan de les classer en « espace naturel à préserver ». Pour autant, une décote aussi vertigineuse a de quoi surprendre. Les membres de l’APFB s’interrogent sur ce qu’ils considèrent comme « un prix d’ami ». Ils soulignent que Thibault Mégard, l’un des frères de Baptiste, était candidat sur la liste Nous citoyens conduite par un cadre du groupe Auchan, lors des élections européennes de 2014, mais Baptiste Mégard assure que les deux hommes ne se sont « jamais parlé ». Contactée par Le Monde, Immochan refuse de s’exprimer sur le sujet.

Chaque année, la France perd 70 000 hectares de sols agricoles en moyenne, tandis que les surfaces « articifialisées » (bâtiments, routes, parkings) en gagnent 55 000. Les champs et les pâtures occupent encore une majorité de l’hexagone (51 %). Pour combien de temps ?

L’APFB, qui revendique 1 100 adhérents, a donc décidé de sauver la ferme. Puis, en mai, elle a lancé une souscription en vue d’acquérir collectivement les Bouillons, avec le soutien de la Confédération paysanne et la caution de la fondation Terre de liens. A 103 euros la part, elle assure avoir engrangé 800 promesses de participation. Son idée est de mêler production maraîchère bio et activités politico-socioculturelles.

« Il est temps que le citoyen s’intéresse à l’économie territoriale », répète Philippe Vue, le fondateur de l’association, artisan et ancien permanent des Verts. Bref, que chacun donne son avis sur l’utilisation des interstices de nature encore disponibles dans les agglomérations. Mais, à Mont-Saint-Aignan, il n’est pas facile de mettre son nez dans les affaires foncières.

Le scénario d’expulsion était tout écrit

Selon le relevé de conclusions d’une réunion qui s’est tenue le 10 août entre la direction régionale de l’agriculture, la préfecture et la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) de Haute-Normandie – que Le Monde s’est procuré –, le scénario était tout écrit. Jusqu’aux « éléments de langage ayant vocation à être repris dans un communiqué de la Safer ». Tandis que les Bouillons croyaient encore pouvoir obtenir des rendez-vous pour plaider leur cause, la Safer avait déjà décidé de ne pas exercer son droit de préemption – ce qui lui aurait permis de comparer les deux dossiers de reprise, celui de la SCI des Mégard et celui de Romain Pavot, le jeune maraîcher bio que défendait l’association. Lors de cette réunion, il fut également décidé de procéder à l’évacuation du terrain par les forces de l’ordre, dès que la décision de la Safer aurait été rendue publique. Un plan respecté à la lettre.

Les militants de l’association ont immédiatement répliqué en remontant leurs tentes le long de la rocade. Ils ont construit un enclos pour leurs trois moutons noirs et installé des toilettes sèches. Leurs manifestations festives, ces deux dernières années, ont fini par séduire pas mal de sympathisants, qui, en ces jours difficiles, passent déposer du matériel, de l’argent, une tarte, un mot de réconfort.

« Cette ferme, c’était pas la gadoue !, lance une jeune femme venue souvent sur place. II y a des familles qui y ont vécu, ce n’était pas une ZAD ! » « Disons que nous sommes des cousins des zadistes », précise Matthieu Carrière, l’un des porte-parole de l’APFB. Si ce vocable ne plaît plus aux principaux intéressés, c’est qu’il est devenu, selon eux, « un synonyme d’inactif chevelu ». Le petit monde de la ferme des Bouillons – des écologistes, des enseignants, des animateurs du développement rural, des militants passés par Notre-Dame-des-Landes – ne s’y reconnaît plus. « Mais, en face, ils ont voulu montrer que Woodstock, c’était fini », estime Matthieu Carrière.

« Ils doivent être raisonnables »

Ils ont tenu six jours. Après une marche, partie de Rouen, qui s’est terminée dimanche 23 août devant la ferme, sous les gaz lacrymogènes, ils ont reçu, dès le lendemain, un ordre d’évacuation de la part de la mairie. Tout le monde a levé le camp. L’association poursuit cependant ses assemblées générales, ses projection de films et ses ventes de légumes, comme elle l’a encore fait samedi 29 août. La mairie socialiste de Rouen leur a permis d’être hébergés aux Jardins de Repainville, un autre lieu né d’une lutte victorieuse contre… un projet d’implantation d’une grande surface Castorama sur une zone maraîchère.

Mont-Saint-Aignan, en revanche, a fermé la parenthèse de gauche. La banlieue résidentielle de 20 000 habitants est retournée dans son giron traditionnel : une maire de droite, Catherine Flavigny (Les Républicains) a repris la ville. Elle regrette d’avoir perdu dans cette histoire « les dernières réserves foncières de la commune ». Mais, après tout, ses administrés semblent attachés au maintien d’une ferme, note-t-elle. « Les gens de l’APFB ont indéniablement empêché la démolition des Bouillons et, jusqu’à ces derniers temps, nous n’avions eu aucun débordement à déplorer, admet l’élue. Seulement, maintenant qu’ils ont eu ce qu’ils réclamaient – les Bouillons vont rester une ferme –, ils doivent être raisonnables et lâcher prise… »

Le ton ne diffère pas chez Emmanuel Hyest, qui porte une triple casquette : président de la Safer de Haute-Normandie, il est également à la tête de la Fédération nationale des Safer et administrateur de la FNSEA. « On nous reproche de ne pas avoir utilisé la préemption, mais c’est une arme atomique ! On ne peut y avoir recours que lorsque quelque chose n’est pas conforme légalement, se défend-il. L’acheteur est un jeune qui veut s’installer en bio, il est prioritaire… pas de chance pour eux, le dossier est parfait, imparable. C’est ce que j’ai dit aux représentants de la Confédération paysanne. »

Quant aux alternatifs, Emmanuel Hyest ne veut pas leur parler. « La ferme des Bouillons était moins bien tenue que les jardins familiaux d’en face, dénonce-t-il. Et puis combien ils avaient de poules ? Vingt ? Ce n’est pas avec une production pareille qu’on va nourrir les gens ! Ce qui les intéresse, ce n’est pas l’agriculture, mais d’avoir un endroit pour y faire tout autre chose ! »

Son courroux vise aussi les élus Europe Ecologie-Les Verts et, en particulier, le vice-président de la région, Claude Taleb. Car ce dernier ne se contente pas de défendre les « squatteurs », comme les appelle Emmanuel Hyest, il a réclamé la tenue d’un conseil d’administration où la Safer serait contrainte de faire toute la lumière sur cette affaire. L’organisme foncier vient d’accéder à cette demande et une réunion devrait se tenir le 22 septembre.

Martine Valo (Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime) – envoyée spéciale)
journaliste Planète

Un commentaire

  • lorsque les « gros » s’apercevront que l’argent ne se mange pas il sera trop tard pour eux.

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