Vente de la ferme et expulsion

Ferme des Bouillons sous la serre juin 2015. Photo : Robin LetellierEn cette fin juillet 2015, tout semble tranquille pour les occupants de la ferme des Bouillons. La rédaction du projet est bouclée dans les grandes lignes, et le travail avance à grands pas avec Terre de Liens Normandie pour préparer la campagne de rachat citoyen de la ferme. Seule ombre au tableau : la maladie longue durée de notre animateur-maraîcher, qui se ressent sur les cultures, malgré la bonne volonté des nombreux bénévoles.

Dans toutes les têtes : la rentrée de septembre 2015, pour laquelle nous préparons une campagne visant à faire reconnaître sa défaite au groupe Auchan et le contraindre à céder la ferme. Les choses vont pourtant se dérouler d’une toute autre manière.

11897212_667514556717602_562724450_nUne vente inacceptable

Le 24 juillet, le représentant de la Confédération paysanne à la Safer (Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural, organisme en charge des arbitrages lors des cessions de foncier agricole) sonne l’alerte : la ferme des Bouillons fait l’objet d’un compromis de vente (signé le 2 juin) entre Immochan et une Société Civile Immobilière (SCI). La mobilisation de l’APFB est immédiate : outre le fait que le procédé est inélégant (acquérir la ferme sans en avertir ses défenseurs) et nous prive du projet élaboré collectivement pendant un an, la perspective d’un rachat par une SCI est pour nous inacceptable : la ferme n’existerait plus alors que comme parts sociales de cette société, et pourrait être cédée à n’importe qui (par exemple Auchan…) dans l’opacité la plus totale, et sans que les pouvoirs publics et la société y puissent quoi que ce soit. Le président de la Safer Haute-Normandie, Emmanuel Hyest, qui est par ailleurs président de la Fédération Nationale des Safer, a d’ailleurs fait de la lutte contre ce type de montages sociétaires l’un de ses chevaux de bataille.

Bataille pour la préemption

Notre réaction est immédiate : en quelques jours, nous finalisons notre dossier de reprise agricole de la ferme, avec le maraîcher Romain Pavot pour la partie agricole et Terre de Liens pour la partie financière, et le déposons à la Safer et à la DFerme des Bouillons marche SAFER DRAAF aout 2015. Photo : Gaetan FrancheRAAF. L’objectif : obtenir une préemption de la ferme par la Safer, afin que les projets concurrents soit étudiés de manière transparente, et que le processus d’attribution final de la ferme soit équitable. Dans le même temps, nous rencontrons les services de l’Etat et les différentes collectivités locales concernées, afin qu’ils se positionnent sur le dossier, et mettons en place une opération escargot devant le Leroy-Merlin voisin pour faire entendre notre colère à la famille Mulliez. La Métropole Rouen Normandie et la Région de Haute-Normandie se positionnent pour un traitement équitable des dossiers, donc pour une préemption. Chacun de ces rendez-vous est l’occasion de rassemblements suivis, chose inouïe en plein mois d’août, ainsi que le souligne à plusieurs reprises la presse locale.

Expulsion au profit de militants de la droite radicale rouennaiseferme des bouillons expulsion CRS 19 aout 2015. Photo : Robin Letellier

Malgré les soutiens innombrables, malgré les nombreuses failles que nous avons relevé dans le dossier agricole des repreneurs, dont le dossier de reprise était un simple copier-coller d’un site internet dédié à la permaculture, la décision tombe le 18 août, alors que le délai légal de préemption n’est pas expiré. Dans un communiqué de presse, le président de la Safer annonce renoncer à son droit de préemption sur la ferme des Bouillons.

Arrivée de Baptiste Mégard aux Bouillons pendant l'expulsionDès le lendemain matin, notre collectif est expulsé de la ferme, après 32 mois d’occupation pacifique, laborieuse et créative. Décision est prise de ne pas résister, malgré les provocations policières, pour ne pas entacher la force et la beauté de ce que nous avons accompli par de regrettables images de violence. La préfecture ayant choisi d’agir par surprise, sans nous laisser le temps de déménager, l’ensemble de notre matériel reste sur place. Alors que l’expulsion est en cours, les Mégard, futurs propriétaires, militants de la droite radicale, proches de la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, entrent sur la ferme sous protection policière, et mettent simultanément en ligne une vidéo ridicule et honteuse présentant leur « projet » pour la ferme.

Une note interne de la préfecture, dont l’existence est révélée par le quotidien Le Monde, démontre que toute l’opération a été orchestrée de longue date par la préfecture et la Safer, éléments de langage compris. Dès le départ, les dés étaient pipés : ni la préfecture ni la Safer n’ont jamais eu l’intention de prendre au sérieux la volonté de rachat citoyen de la ferme, pourtant porté par des milliers de personnes.

Une victoire, malgré tout

Pour les militants, l’épilogue est cruel : l’essentiel du chemin avait été parcouru, et la pérennisation de cette utopie pragmatique patiemment construite semblait à portée de main. L’histoire des Bouillons est cependant avant tout celle d’une victoire contre le béton et l’extension indéfinie des surfaces commerciales au dépends des zones agricoles. La preuve qu’une occupation illégale mais légitime peut rencontrer le soutien de la population et des pouvoirs publics locaux, et voir les fruits de son action reconnus d’intérêt général, jusqu’au tribunal.

Quant à l’avenir de la ferme, aux mains de propriétaire douteux, il n’est pas sans garanties. La mobilisation estivale pour obtenir la préemption aura servi à une chose : l’intervention de la Safer dans l’acte de vente, au moyen de l’insertion d’un acte de vente interdisant aux nouveaux propriétaires de revendre des parts de leur société, et les obligeant à cultiver la ferme en agriculture biologique pendant vingt-cinq. Dans le village, il se murmure que telles n’étaient pas leurs intentions. Voici nos « petits-poucets de l’entreprenariat » à la tête d’une ferme connue dans toute l’agglomération, et dont la sauvegarde, obtenue de haute lutte, a été reconnue d’utilité générale. On a connu situation plus confortable.

Ferme des Bouillons expulson 19 août 2015. Photo : Robin Letellier